Durant cette interview Monique Sallaz va nous expliquer comment fonctionne notre cerveau pour que l’on puisse être conscient de nos actions face à nos outils et nos usages du numérique.


Peux-tu nous présenter ton parcours ?

 

J’ai commencé par une thèse de neurosciences, ici à Lyon, puis j’ai continué par 10 ans de recherche fondamentale en Suisse, puis en Allemagne sur l’apprentissage et la plasticité cérébrale. Ensuite, en revenant en France, j’ai travaillé en tant que manager de projet complexe dans le domaine de la santé, manager de l’innovation, j’ai accompagné des porteurs de projets innovants à développer leur projet. J’ai apporté certaines structures à certaines personnes la dimension neuroscientifique dont ils avaient besoin, du Conseil du Neuro Marketeur par exemple, ou des DRH qui souhaitaient transformer leurs entreprises en entreprises apprenantes, puis je me suis formée au coaching et à la pratique de la Mindfullness, c’est en réponse à une évolution professionnelle et personnelle et maintenant je suis spécialisée dans le coaching et l’accompagnement de ce qu’on appelle les zèbres, les multi potentiels, les potentiels hauts potentiels intellectuels.

 
 

Comment notre cerveau réagit devant un écran ?

 

 
 
Réaction du cerveau face au numérique

Réaction du cerveau face au numérique

 
 
On entend beaucoup de choses, là, je vais parler de comment réagit notre cerveau, mais hors usage compulsif c’est-à-dire l’usage classique. Il y a un Monsieur qui est à peu près 10 ans, Monsieur Nicolas Caire qui nous indique que Google pouvait nous rendre un peu stupides et que les jeux vidéo de guerre ou de combat pouvaient rendre les joueurs plus violents, par exemple. En 2010, une autre étude a montré que tout simplement y’a pas de preuve expérimentale que les nouvelles technologies changent fondamentalement l’organisation du cerveau d’une manière qui affecte sa capacité à se concentrer par exemple. Une autre étude en 2018, donc plus récemment par des Américains à étudier le temps d’écran, le temps passé devant des écrans, à la sensation de bien-être psychologique, le jeune de 2 à 17 ans, on commençait très jeune et cette étude montre que les jeunes souffrent d’autant plus de troubles relationnels, dépressions, déficit de l’attention, de la concentration, qui passent d’arriver à leurs écrans. Il y a quand même une question à se poser, c’est quand des enfants très jeunes passent beaucoup de temps devant une tablette ou un smartphone ou autre chose, est-ce qu’il y a pas d’autres problèmes qui vont entrer en compte et qui vont provoquer ce sentiment de mal-être. Donc qu’est-ce que le temps d’écran ? C’est la cause ou la conséquence du mal-être. Après il y a une question de bon sens, qui veut que quand on a un enfant jeune, voire très jeune, on ne va peut-être pas le laisser 5h d’affilées devant une tablette à regarder un film, un jeu, y a d’autres choses à faire. Il a d’autres occupations et plein de choses à apprendre beaucoup plus intéressantes.
 
 

En novembre, il y a Instagram qui a commencé à tester au niveau mondial le masquage des compteurs de like sur sa plateforme et en quoi les likes sur les réseaux sociaux influencent ils sur le cerveau ?

 

On a noté une corrélation, une relation en tout cas entre le nombre de j’aime sur un poste et notre bien être mental. C’est souvent lié à un besoin de valorisation de « célébrités numériques », de reconnaissance digitale et quand on a eu plein de likes, on est super content de soi puis le jour où on a moins de like, ça va mal et ça peut provoquer de l’anxiété, des dépressions, c’est déjà passé jusqu’à des suicides. On va dire que je pense que toi et moi, quand on poste quelque chose, quand on a 10 like, c’est très bien, quand on a plus, c’est très bien et quand on a un peu moins, ce n’est pas très grave. Mais pour certaines personnes c’est vraiment très grave. Donc le fait d’enlever ces likes peut permettre aussi aux gens de se focaliser un peu plus sur le contenu des postes. Dans tous les cas ça active d’avoir des likes, ça va activer la boucle de la récompense, ça fait plaisir et on a envie de continuer et on sait même que chez les utilisateurs compulsifs, pour le coup des réseaux sociaux, il y a des noyaux. Le noyau qui fait partie du système limbique, qui a un rôle d’une sorte de comparateur social qui a une activité d’autant plus renforcée que la comparaison sociale est favorable. Donc on sait que ça a vraiment un rôle, c’est démontré maintenant. C’est une compétition en fait, entre les influenceurs, il est plus célèbre que moi et qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour être le si célèbre.
 
 

Quand pouvons nous dire qu’on est dépendant en fait et qu’est-ce que c’est la dépendance numérique ?

 

Bébé Dépendant du Numérique

Addiction aux écrans

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini le trouble du jeu vidéo comme un réel problème de santé. C’est défini comme un comportement qui est lié à la pratique des jeux vidéo ou des jeux numériques qui se caractérisent par une perte de contrôle sur le jeu, c’est-à-dire qu’on n’est plus maître de ce qu’on fait, on est que sur son jeu. La priorité, c’est le jeu et ce jeu prend beaucoup de place et remplace pas mal d’activités quotidiennes et on continue à pratiquer, même si la répercussion pose problème, ce soit à nous ou à notre entourage et pour que ce soit reconnu comme réel trouble, il faut une pratique d’au moins 12 mois. On va dire que ce qui concerne beaucoup de gens, cette addiction au numérique au sens plus large que le jeu vidéo ça peut s’expliquer parce que, on est sur Internet, ça a déclenché la boucle de la récompense avec la dopamine dont on parlait tout à l’heure qui est délivrée face à une réponse à une stimulation, alors évidemment, quand on en a plus, on s’ennuie et le système en redemande donc on a envie de se reconnecter sur notre support favori puis, on aura du mal à se concentrer sur d’autres tâches à débrancher, donc c’est une réelle dépendance. Et puis il y a un autre système de dépendance qui est la peur de manquer quelque chose, le fameux FOMO (fire of missing out), c’est-à-dire qu’on l’a tous plus ou moins vécu, je pense, c’est qu’à un moment de notre vie, on attend une information importante, on est toutes les 2 secondes sur son smartphone parce qu’on voit si untel a envoyé le mail de confirmation. Voilà, il y a des gens qui font ça toute la journée, tout le temps et ça devient vraiment une addiction qui ne peut plus poser son smartphone. On ne peut plus ne pas regarder ce qui se passe sur Facebook ou le dernier SMS tombé et on en devient dépendant, c’est vraiment une dépendance psychologique d’être en ligne en fait.

 

Ils s’en rendent compte quand ils sont dépendants, les personnes concernées surtout ?

 

C’est comme toutes les addictions, je pense qu’il y a un niveau de conscience, il y a des gens qui vont s’en rendre compte et d’autres non. Il y a des gens qui vont s’en rend compte, mais pas vouloir changer. Après dès que ça va devient vraiment insupportable, si votre conjoint s’en va parce vous êtes toujours sur votre jeu vidéo, sur Facebook, YouTube ou ailleurs, je pense qu’il faut se poser des questions dès que ça commence à empiéter sur la vie privée, sur la qualité de vie, de la sienne ou celle de sa famille, celle des proches. Il faut quand même se poser des questions et se remettre en question.

 

On utilise en moyenne nôtre téléphone, smartphone, 18 mois quand on l’a achetée avant de le changer. Quel rôle a le marketing dans notre envie de changement ?

 

Le marketing vient titiller les neurones là où ça fait mal, parce que pour certains alors ça ne marche pas sur tout le monde, mais le marketing va s’appuyer sur la notion d’image, surtout chez la notion d’appartenance à un groupe, j’ai le dernier IPhone pour ne pas le citer, donc je le fais partie des Apple addict, voilà, et je fais partie des supers personnes alors que ce n’est pas contagieux. L’appartenance à un groupe, une identité, image. Pour les adultes, c’est un peu son doudou, c’est aussi s’identifier avec et on va finalement changer encore une fois avec une activation du circuit de la récompense. C’est de la reconnaissance sociale et c’est là que le marketing va appuyer là où ça fait mal pour qu’on fasse quelque chose, pour que ça fasse du bien et qu’on s’achète le dernier smartphone, même si on n’a pas besoin parce qu’on peut une autre génération de smartphone ou continuer à utiliser le nôtre, tant qu’on a pas de problème majeur avec des applications essentielles.

 

Depuis qu’internet existe, notre cerveau a il été modifié et où en sont les études sur ce sujet ?

 

Au niveau anatomie et phylogenèse, c’est-à-dire l’évolution de l’espèce, c’est un petit clin d’œil que je voudrais faire, dire que l’homo sapiens sapiens, c’est à dire nous, on existe depuis 200 000 ans. Google ça fait 21 ans qu’il existe, puisqu’il a été fondé en 1998 et Wikipédia en 2001, donc à 18 ans c’est relativement proche donc, au niveau espèce on va dire que pour l’instant, les changements c’est un peu tôt pour dire qu’on en a vraiment, mais il y a une dimension qui est à mon sens, une des plus importantes du cerveau, c’est ça, plasticité, sa capacité à se réorganiser au fil des stimulations au fil des apprentissages, des expériences et cette capacité qu’on va garder toute notre vie. On connaît bien l’exemple des chauffeurs de taxi New Yorkais qui ont un hippocampe pour plus large que le lambda moyen. L’hippocampe est une partie du cerveau recrutée pour la navigation. Donc effectivement, plus on utilise la navigation de notre mémoire spatiale, plus on va développer notre hippocampe, voilà, on retrouve ça chez les personnes qui jouent du violon ou chez les pianistes qui vont développer des verres sensorimoteurs plus développés pour une main ou deux mains en fonction de leur instrument, donc cette plasticité normale, on la connaît. On suppose aussi qu’avec de nouveaux usages comme Internet, on va aussi jouer sur notre plasticité et modifier les choses. C’est pareil pour la danse au final, parce qu’avec des mouvements, ça change notre plasticité de notre cerveau, ce qui fait de nous des individus uniques parce qu’on a jamais 2 fois la même expérience, chaque personne est différente avec des activités différentes.
 

Est-ce que notre cerveau ne devient pas plus fainéant avec le numérique ?

 

Alors est-ce que notre cerveau devient plus feignant, ou est-ce qu’on ne l’utilise plus tout à fait de la même manière ? Pour rebondir sur la mémoire que tu évoques, avant on avait un numéro de téléphone important, on l’avait en tête pour être sûr de ne pas l’oublier, on en parlait à son conjoint, à sa famille proche. On a vu un pool de connaissances qu’on appelle la mémoire externe de transactive avec des composantes humaines on va dire, aujourd’hui, on a quelque chose à stocker et on se sert de notre agenda, de notre carnet de contact, on ne va plus stocker dans notre mémoire, on ne va pas en faire part aux personnes qui nous entourent, on va se servir d’internet, vraiment comme une composante de cette mémoire transactive, c’est un peu notre disque dur externe, donc, est-ce qu’on travaille moins ? Est-ce que notre cerveau est plus fainéant qu’avant parce qu’on ne va pas mémoriser le numéro de téléphone ? Je ne sais pas, mais on va peut-être faire intervenir d’autres types d’intelligence. En revanche, on n’utilisera pas comme capacité cognitive où l’espace cérébral à stocker le numéro de téléphone. Peut être utiliser pour retenir des choses qui nous intéresse vraiment, des savoirs qu’on ne retenait pas forcément, qu’on avait avant, puis on va développer une nouvelle forme d’intelligence, c’est-à-dire qu’au lieu de se rappeler que par exemple, Google a été fondé en 1998, je vais savoir où trouver l’information, je vais aller savoir où rechercher l’information et la bonne information. Tu vas apprendre à comparer aujourd’hui, on est bombardé d’informations pour les côtes, y a du vrai, il y a du faux, il y a du n’importe quoi, y a dû très intéressant et très pertinent comment je fais le tri dans tout ça ? Donc on va en fait peut-être utiliser notre cerveau de manière différente. Je ne pense pas que le cerveau soit plus feignant, mais du coup il utilise ses capacités et son potentiel peut- être de manière différente. Ça a été montré dans certaines études où on active des voies corticales correspondant soit au what, c’est -à -dire à ce qu’on devait mémoriser soit au where c’est-à-dire où est située cette information en fonction de si on nous disait tenez l’information et après on supprime le fichier ou alors mémoriser l’information, donc regarder les fichiers à tel endroit, il y a bien une autre logique de mémorisation.

 

Tout à l’heure, tu me parlais de la théorie des cuillères, tu peux nous parler de cette théorie ?

 

La théorie des cuillères, c’était surtout par rapport à l’attention et au fait que notre attention. On est tous plus ou moins multitâches, en tout cas, on essaye de l’être. On se retrouve très souvent en train d’écrire quelque chose sur Facebook, en même temps, on écoute de la musique en même temps, on reçoit 1 SMS, donc on regarde ce qui vient de tomber et au final, notre attention est répartie entre tous, mais elle est plus focalisée sur la tâche principale qu’on est en train de faire. Cette théorie des cuillères de Christelle Iseran Dino en 2003, qui était utilisée pour expliquer tous les premiers à ceux qui ne l’ont jamais lu. Voilà, j’ai 12 cuillères dans ma journée avec mon handicap, je peux faire telle chose, j’utilise une cuillère pour faire une autre chose quand je remplis une cuillère et demie… nous, on a une capacité cognitive, on a une charge potentielle pour notre cerveau qui est de 100 on va dire, l’œil sur mon smartphone à côté, ça va mon entreprise, 5%, 5% que je ne peux pas utiliser pour autre. Il faut être conscient de ça et on a pu montrer d’ailleurs que la simple présence d’un smartphone à côté de nous va réduire notre capacité cognitive disponible à faire autre chose. Donc ça veut dire que quand on veut vraiment avoir la paix, on se déconnecte et c’est pour ça que j’aime bien travailler la nuit, car on peut se concentrer à 100% sur ce qu’on est en train de faire.

Qu’est-ce qui peut nous inciter au changement de comportement sur nos outils ?

 

Déjà, il faut prendre conscience qu’internet doit rester un outil à bon escient. C’est dire que j’utilise Facebook pour mettre des choses que je veux montrer et pas des choses que je ne veux pas montrer et ne pas laisser nos smartphones prendre le dessus sur nous. Par exemple se réveiller la nuit pour regarder si l’on a des messages. Et puis, il y a aussi une recherche de bien-être, de sérénité, de meilleure concentration. Certaine diminution de stress aussi parce que ce n’est pas évident d’avoir toujours des informations, on arrive même à un état de surcharge cognitive ça peut amener au burn-out, généralement ce n’est pas lier que les informations qui nous tombent dessus, mais c’est aussi l’amélioration de nos relations, vie sociale, être vraiment avec les gens qu’on doit et pas un œil sur le téléphone, une oreille distraite avec la compagnie et ce serait peut-être développer une écologie mentale si on peut parler de pollution numérique pour vivre mieux, être plus présent et mieux dans nos baskets au final.

 

Comment reprendre le contrôle sur ces outils et profiter vraiment de l’instant présent ?

 

Déconnecter, à mon avis prendre cette distance là, déjà l’éducation s’est expliquée aux gens comment fonctionne le numérique et que c’est pas très positif de se connecter à 200% et de ne plus vivre le réel. Il y a quelque chose que j’aime beaucoup, c’est la méditation de pleine conscience parce qu’on réapprend à être présent pleinement à ce qu’on est en train de vivre maintenant. Il y a le yoga, le sport, le contact avec la nature qui marche très bien aussi à condition d’avoir posé son smartphone ailleurs évidemment et puis développer une sorte d’éthique aussi d’usage de nos jouets numérique c’est-à-dire que c’est une approche globale, informer, ne pas oublier de déconnecter les alertes, de paramétrer ces outils pour ne pas avoir des alertes de tous à tout moment et garder uniquement ce qu’on veut et ne plus être esclave de ça, développer une discipline personnelle, pour certains c’est facile d’autres non.

 

Y’a-t-il des aides médicales pour arriver à sortir de cette dépendance pour ceux qui sont vraiment addicts ?

 

C’est une addiction comme addict à l’alcool et autres choses donc, faut aller voir un psychologue déjà pour sortir du déni, c’est-à-dire que s’il y a des événements qui vont vous faire prendre conscience que là c’est trop, si votre compagne décide de partir parce qu’il tient moins de place dans votre vie que YouTube, là c’est un message d’alerte important et il va falloir prendre conscience qu’il y a quelque chose à changer, une fois qu’on a conscience. Il faut mettre en place ce qu’il faut pour sortir de cette addiction.

 
 

 

Monique Sallaz est docteur en neuroscience et coach personnelle pour les zèbres. Pour en savoir plus sur son activité :

https://zebrologieetcie.wordpress.com/